Or donc, j'ai moi-même passé le demi-siècle et pour faire écho à ton parcours
@Etienne C et je dirais, comme un peu tout le monde ici, que j'ai suivi une trajectoire similaire.
Coup de foudre avec le loisir et parties jusqu'à plus soif pendant mes années de collège, ralentissement pendant mes années de lycée dû à un changement de bahut et donc l'éloignement avec mon groupe de jeu (qui a lui-même muté pendant cette période), et reprise avec mes années d'étudiant, mais dans un format assez chaotique et finalement proche de celui de mes années lycée : je papillonnais avec plein de tables différentes en fonction d'où j'étais situé alors physiquement, parce que j'ai pas mal bougé pendant cette période.
Sur cette première période, je n'ai jamais fait de campagnes fleuve : même en comptant les années collège où on jouait quasi quotidiennement, on enchaînait alors plus les donjons que de s'inscrire dans un univers et de l'arpenter au gré d'intrigues complexes.
Quand la vie active fut venue, j'ai eu mon gros coup d'arrêt, d'abord avec un nouvel éparpillement de mes groupes de jeu, et accentué également avec la morosité de la production ambiante : que du d20 System

, et la disparition progressive des grosses locomotives françaises des années 1990 avec Multisim, puis Descartes, et même Siroz qui se dissolvait dans Asmodee (sans le é). La flamme allumée par le coup de foudre était cependant encore là : je me suis investi à fond dans le Grandeur Nature, qui était plus en lien avec mon rythme de vie de jeune actif (loisir pendant le WE, et budget perso le permettant désormais).
La vie de couple et de famille avec l'arrivée des enfants a été mon deuxième coup d'arrêt (GN de plus en plus espacés), ce qui m'a fait me repencher sur mes collections de JDR, d'abord pour rattraper un retard de lecture de ce que mon budget me permettait désormais de financer sans que je n'ai le temps pour l'absorber. Et puis l'idée aussi de jouer avec les enfants a commencé à faire son chemin, mais il y a 15 ans, le matériel d'initiation était soit antédiluvien (retrouver une boîte rouge d'occasion), soit inexistant : le marché n'avait pas encore repris son essor.
Après un peu de reprise très épisodiques (des parties très ponctuelles en présentiel, un peu de conventions), c'est la période COVID qui m'a remis un coup de pied au cul pour jouer avec les enfants. On a fait la campagne de la boîte COF d'initiation, à défaut qu’on puisse les balader en vacances pendant les périodes de confinement.
Depuis, et parce que géographiquement les choses sont devenues aussi plus simples, je me suis remis à jouer. Je ne vais pas dire beaucoup mais quand même, je ne vais pas dire des campagnes longues, mais quand même (L’Ombre de la Reine Dragon pour D&D5, les saisons 1 et 2 pour Critical : Fondation, Les Mystères de Paris). Avec cette expérience, je sais qu’il n’est pas facile avec un rythme de vie familial de m’investir dans des campagnes de longue durée, mais je n’ai en général personnellement pas de format privilégié : grâce à ma ludothèque étendue, je dégaine ce qui s’adapte à l’air du temps, et j’adapte ma ludothèque en conséquence en me débarrassant de ce que je ne jouerai jamais (Horreur sur l’Orient Express, Le Sceptre aux 7 Morceaux, Des Cendres aux Cendres, la Campagne du Nouveau Monde pour Guildes pour ne citer que quelques ouvrages qui ont quitté mes étagères sans regret).
Quant aux plus jeunes générations, je m’éclate avec quand je les fais jouer : les enfants qui grandissent trop vite, et leurs ami(e)s ou cousin(e)s qui en redemandent. Je n’ai pas de problème pour les tenir sans écran pendant la durée allongée d’une partie (parfois 5-6h de jeu). Comme je les fais jouer, ils accepteront sans sourciller de s’engager dans une longue campagne ou un one shot express. En revanche, sur ma pratique, j’ai pu constater sans vouloir faire de généralités que les grosses compagnes avec intrigues à tiroir et PNJ trop nombreux ont fait décrocher mes plus jeunes participants (en-dessous de 15 ans). Plus qu’une question de durée, c’est pour moi une question de complexité qui doit interroger, ce qui me semble absolument pas un sujet générationnel quand je vois ce que je cherchais moi-même à leur âge.
Quand Etienne tu poses en conclusion la question sur ce qu’est devenue la pratique du jeu de rôle, par rapport à celle que tu as que tu as connue, la réponse – peut-être trop simpliste – est pour moi la même que celle des origines : le jeu de rôle est avant tout une énorme auberge espagnole qui de tous temps a hébergé une population avec clairement pas les mêmes origines sociales et le même niveau d’éducation, mais avec la même motivation d’imaginaire. Charge ensuite à chacun d’apporter et de trouver ce qu’il est venu chercher : un moment de fun pour s’éclater sans se prendre la tête, un moment culturel où des références poussées auront été travaillées en amont et seront exploitées à fond dans le scénario, un moment d’impro ou de co-construction en totale liberté, un moment où on voudra faire jouer surtout les émotions ou l’introspection, etc. etc.
Je trouve que le marché aujourd’hui reflète très bien ce que le jeu de rôle est devenu au fil des branches qu’il a développées, mais qui portaient déjà tous ces germes à ses origines.
Pour revenir sur le questionnement sur les grandes campagnes, je mettrai en perspective que l’offre sur les campagnes fleuve n’a jamais été aussi pléthorique : est-ce que c’est porté juste par des rôlistes aux moyens confortables et qui ne les joueront jamais ? certainement en partie, mais certainement pas pour la totalité. Et quand bien même beaucoup dorment sur des étagères, elles retomberont dans les mains de nos enfants que nous aurons initiés et qui seront contents de retrouver ces matériels à nos décès, et peut-être de se relancer dans le jeu s’ils s’en sont eux-mêmes éloignés.
Bref, on a eu peur de la mort du jeu de rôle à plusieurs cycles : je pense qu’on est dans une période où c’est effectivement toujours autant difficile de savoir comment les générations suivantes continueront à faire vivre ce loisir, notamment avec la concurrence de tous les autres loisirs. Mais on a vécu de mon point de vue des moments antérieurs où cette extinction du JDR (l’apparition de Magic et des JCC, l’apparition des MMORPG) était bien plus tangible que maintenant.