Je crois qu'on est arrivé à un point où je vais faire mon vieux réac rôliste.
Je trouve très bien que chacun puisse décider que, dans sa campagne, les différentes communautés vont commercer, négocier, coopérer, ou que les PJ vont progressivement découvrir que les « monstres » sont en fait des voisins avec lesquels ils ont des intérêts communs. Les exemples donnés montrent d'ailleurs parfaitement que le principe du bac à sable d'exploration est compatible avec tout cela.
Mais je ne suis pas certain que « compatible avec » doive devenir « norme implicite ».
Parce que là, j'ai parfois l'impression que certains MJ sont en train de devenir les gardiens sanitaires de la fiction : attention au colonialisme, attention au murderhobo, attention à l'exotisation, attention à l'altérité, attention aux rapports de pouvoir... Et à la fin, il ne reste plus qu'à vérifier que personne n'a été moralement froissé par le scénario avant de lancer les dés.
On peut vouloir jouer une société humaine sans vouloir la corriger.
On peut vouloir représenter des gens qui ont des préjugés, des sociétés qui sont injustes, des empires qui conquièrent, des aventuriers qui se comportent comme des salauds, des populations qui se massacrent pour des raisons parfaitement absurdes, et même des gobelins qui attaquent les PJ sans qu'il soit nécessaire de découvrir derrière eux une ONG de défense des gobelins.
Et surtout, on peut faire tout cela sans considérer que le jeu « cautionne » nécessairement ce qu'il représente.
C'est même une des grandes libertés de la fiction : elle nous permet de mettre en scène des choses que nous ne souhaitons pas reproduire dans la réalité.
Si je joue dans une société esclavagiste, je ne suis pas en train de demander le rétablissement de l'esclavage. Si je joue dans une société patriarcale, je ne suis pas nécessairement en train de faire campagne pour le patriarcat. Si mes PJ massacrent un village gobelin parce que leur culture considère les gobelins comme des nuisibles, cela peut être un choix de jeu parfaitement assumé... ou une atrocité dont les conséquences finiront par leur revenir dans la figure.
Dans les deux cas, c'est du jeu.
Je trouve donc très intéressant de chercher des moyens de faire des West Marches autrement. Mais je trouve beaucoup moins intéressant de considérer qu'il faudrait systématiquement chercher à éliminer les biais problématiques du dispositif.
Parce que « ne pas reproduire un biais » et « ne pas représenter un biais » sont deux choses très différentes.
Et cette distinction me semble d'autant plus importante que la liste des biais à éviter n'est évidemment pas figée. Ce qui est considéré comme acceptable, problématique, subversif ou offensant évolue avec les époques, les milieux et les sensibilités.
Si on commence à faire de la correction morale permanente de la fiction, il faut accepter que la morale du correcteur devienne progressivement la norme de production du monde.
Et là, je préfère encore un monde de JdR plein de gens imparfaits, de sociétés discutables et de décisions moralement douteuses.
Au moins, mes gobelins ont encore le droit d'être de vicieux petits connards sans que le MJ doive remplir un formulaire CERFA expliquant pourquoi leur représentation respecte les critères contemporains de l'altérité.
Le JdR n'a pas besoin d'être moralement propre pour être intéressant.
Et franchement, les MJ moralistes sont une plaie.
