LES SAGAS LEGENDAIRES
Régis Boyer & Jean Renaud
Cela fait quelques temps que j’ai envie de m’intéresser aux sagas islandaises et, à ce titre, j’ai récupéré deux bouquins, les Sagas légendaires islandaises d’une part et l’Edda poétique d’autre part. Deux mastodontes d’un millier de pages, que j’avais mis de coté en attendant de « trouver le bon moment » pour les lire.
Après avoir difficilement absorbé 1.000 pages de roman russe du XIXème siècle, je me suis dit « allons-y, c’est le bon moment », comme s’il pouvait y en avoir un…
Temps de lecture : un bon mois. Ressenti : 6 mois.
Non pas que le texte soit particulièrement difficile à lire. Non, il s’agit d’un texte qui, à l’origine, relevait de la tradition orale et, à ce titre, il est écrit d’une façon particulièrement efficace. On ne perd pas de temps en artifice ou en détour : on a une histoire, posée là, comme un compte, qui narre les exploits de grands héros de la culture nordique. Parce que, finalement, dans ces sagas légendaires islandaises, on parle bien plus du Danemark, de la Suède et de la Norvège qu’on ne parle de l’Islande. Non, la difficulté du texte provient essentiellement des noms, des lieux et de certaines notions en provenance directe du vieux norrois.
Il est, en effet, difficile de lire les noms des protagonistes, qui répondent à un alphabet qui n’est pas le nôtre. La différence entre le ð et le þ (le « th » de « the » vs le « th » de « thing », les noms qui enchainent les consonnes (Grimr, Sigurðr…) rendent le tout parfois un peu complexe à lire. Je me rends compte, en effet, que je ne peux pas me contenter de reconnaitre le mot et de continuer la lecture, j’ai besoin de me l’approprier, de l’énoncer dans ma tête, ce qui rend la lecture plus laborieuse. L’autre difficulté provient de la différence de culture. Même si on trouve des traces de celle-ci dans nos sources (notamment littéraires, à travers l’Angleterre, qui a été nécessairement très marqué par la culture viking), elle est différente et pas toujours très accessible. Je regrette de ne pas avoir lu un livre d’histoire sur la question avant de me lancer dans la lecture de ces sagas, cela m’aurait permis de mieux cerner certaines notions et de mieux faire la part des choses entre d’une part, les croyances ayant existé et, d’autre part, les croyances déformées par la culture catholique qui fut celle qui transforma l’œuvre orale en œuvre écrite). Enfin, la qualité d’écriture des notes constitue la dernière difficulté. Elles manquent de relecture, en général, ou d’une homogénéisation du discours (souvent dans la même phrase ou la même note). De plus, les sagas ont été publiées dans des livres indépendants, avant d’être regroupées dans ce livre ci, qui est en somme, une sorte de synthèse du genre. Il en résulte que les notes n’ont que très peu été modifiées, donc on va se retrouver à lire cinq ou dix fois la même note sur le même sujet.
Une fois que cela est posé, il est difficile de ne pas être ravi de la lecture de ce livre. D’une part, parce que réussir à finir un ouvrage de 1.100 pages dans une période où la lecture me semble difficile est un exploit presque digne de l’une de ces sagas. D’autre part, et surtout, parce qu’elles éclairent réellement sur la culture viking et sur des façons d’écrire qui en sont inspirées, que ce soit celle de J. R.R. Tolkien ou de Poul Anderson.
Dans ce livre, les auteurs ont choisi des sagas qui contiennent des éléments surnaturels marqués : trolls, géants, alfes, nains, armes ou objets magiques, sorciers du Bajmaland ou non…
La première saga, la Saga des Volsungars, dans laquelle Sigurðr tue Fafnir le dragon, mais pas que. Il y est question d’or maudit, de valkyrie, de vengeance et d’aventures, est très réussie, tout comme celle de Hrolfr sans terre et d’autres.
La plus pénible est certainement celle qui porte sur la colonisation de l’Islande, qui laisse une belle part à l’explication mythologique des noms de lieu et qui, si elle est plaisante sur la fin, reste quand même une série de noms enfilés à la suite comme des perles qui ferait passer le Silmarillion pour un moment de pure poésie, notamment quand il retrace les arbres généalogiques des elfes.
Le format des sagas est assez surprenant : on ne s’attarde pas, ni sur les combats, ni sur les moments de bravoure, ni sur les moments de faiblesse. On les donne et, rapidement, on passe la suite. On ne revient sur un fait que si cela a une importance, soit pour déterminer la vaillance du héros (comme le fait qu’Oddr aux flèches ait accompli une expédition au Bjamarland) ou justifier l’action qui va s’en suivre. Les questions de vengeance sont nombreuses, les héros sont quasi exclusivement des rois ou des fils de rois, même si les bondi peuvent avoir leur moment de gloire.
On y voit la vision de l’honneur et la vision du monde que les vikings pouvaient avoir : aller piller les régions voisines est quelque chose de normal et la faute est moins sur le pilleur que sur celui qui n’arrive pas à se protéger ou à protéger ses terres. La magie est crainte mais, en même temps, acceptée si elle peut servir ou si elle prend la forme d’un objet ou d’une capacité. Ainsi, nombreux sont les berserkirs (pourquoi berserkir et pas berserker ?) qui ne peuvent être blessés par le fer mais qui sont abattus par un gourdin de bois. On y voir aussi la construction de la société, avec ses puissants qui habitent généralement des fermes, la place des femmes, la vision de l’enfance (on devient adulte à 12 ans d’après les commentateurs et, en tout cas, c’est l’âge à partir duquel on peut commencer à participer aux raids), la division de l’année en deux saisons (l’hiver et l’été)…
Un ouvrage passionnant, donc, malgré ses difficultés évoquées plus haut, que je ne peux que conseiller aux fans de mythologie et du Nord en général, des amateurs de Trudvang qui pourront certainement mieux comprendre le setting et de tous ceux qui s'intéressent à la culture viking.