Voici un extrait du roman, tiré d’un interlude dans lequel Aigre-Feuille retrouve un lieu qui lui est cher… mais que l’Ombre a ravagé. Une scène de désolation où les souvenirs se mêlent à la menace, juste avant que l’orage n’éclate. Bonne lecture.
[...]
L’orage couvait. Des grondements roulaient au loin et des éclairs déchiraient déjà l’horizon. Le déluge approchait. L’air immobile pesait sur mes épaules en ce dernier jour d’été. Chaque pas sur la sente me coûtait davantage. La sueur me brouillait la vue lorsque j’atteignis enfin le muret délabré qui ceignait mon ancienne exploitation. J’essuyai mon front d’un revers de manche et promenai mon regard sur les terres qui furent autrefois les miennes.
Du sommet de cette colline, mes cultures descendaient naguère le long des pentes jusqu’à une vieille masure, blottie contre le tronc d’un chêne séculaire dont les vastes branches se paraient d’or aux premiers jours de l’automne. Elle m’avait servi de remise, de séchoir et d’abri d’appoint. C’était un refuge chargé de souvenirs, perdu au milieu de mes champs.
Comment oublier la joie de Myrha lorsqu’elle découvrit notre première pousse d’herbe à pipe ? Depuis lors, les saisons avaient passé et bien des lunes s’étaient levées. Pourtant, en cet instant suspendu, je la revis au milieu du champ labouré, m’appelant avec cet émerveillement qui n’appartenait qu’à elle, pour me montrer le frêle germe sorti de terre. J’avais abandonné le muret que je relevais pierre après pierre et couru la rejoindre pour partager sa joie.
Aujourd’hui, sous ce ciel déchiré, ce souvenir m’assombrit.
Je n’aurais pas dû venir.
La ferme et ses pousses n’étaient plus. Dévastée et éventrée, la chaumière calcinée s’effondrait sous le poids de sa charpente consumée. À ses côtés, le fier chêne ressemblait à un spectre décharné, si noirci qu’aucune feuille ne verdirait plus sur ses hautes branches, autrefois majestueuses. Les rares plantations encore visibles sur les pentes qu’il dominait jadis s’étaient flétries, jaunies et desséchées, témoignant d’un passé révolu.
Je franchis le muret écroulé, aussi abattu que lui, maudissant l’Ombre qui avait ravagé mon domaine. L’Ennemi était désormais si puissant que ses sbires osaient s’aventurer sans vergogne jusqu’aux confins de nos terres.
Dans un geste désespéré, comme une ultime bravade, je me baissai et saisis à deux mains une pierre de taille au pied du parapet branlant. Avec rage, je la replaçai plus haut. Mais elle ne tint qu’un bref instant avant de retomber à mes pieds.
J’eus un mouvement d’humeur et levai les yeux vers le ciel chargé. Le déluge arrivait. Il était plus que temps de m’en retourner, de quitter ces ruines qui n’étaient plus les miennes.
Un éclair zébra le ciel.
Dans sa lueur, deux formes se dessinèrent en contrebas. Immobiles.
Et l’orage éclata.
Un torrent d’eau s’abattit sur moi, aussi généreux que la pisse d’une vache après une trop longue attente. La pluie ruisselait sur mes sourcils et brouillait ma vue. Je relevai une main devant mes yeux aveuglés. À travers le rideau de pluie, je distinguai enfin les deux silhouettes.
Des Wargs montés.
Ils avançaient avec la lente assurance des prédateurs qui savaient leur proie condamnée. Ces bêtes n’étaient pas celles, faméliques, que l’on croisait parfois aux lisières de la Forêt-Noire. Leurs épaules dépassaient la hauteur du muret. De puissants muscles roulaient sous leur pelage détrempé, et leurs yeux luisaient d’une intelligence mauvaise. À leur vue, même le plus aguerri des guerriers aurait hésité avant de leur tenir tête.
Leurs chevaucheurs, deux Orques, portaient des casques de fer qui dissimulaient leurs traits hideux. Une cotte de mailles rouillée leur couvrait le torse, et chacun tenait une courte lance. À leur maintien, je compris aussitôt qu’ils n’étaient pas de vulgaires maraudeurs. Malgré l’averse battante, ils demeuraient parfaitement immobiles sur leurs montures, avec la discipline de soldats rompus au combat. Leurs armes restaient basses, mais déjà prêtes. Leurs regards ne cherchaient ni butin ni gloire, seulement la mort.
La pluie redoubla d’intensité et son martèlement étouffa le chuintement de Nimgalgôr lorsque je la tirai du fourreau. Trempé jusqu’aux os, les jambes fléchies derrière le muret effondré, je demeurai un bref instant immobile. La colère, la fatigue, les souvenirs : tout se mêlait en moi. Je n’avais pas retrouvé ces lieux pour livrer bataille. Pourtant, l’Ombre m’y avait précédé. Je resserrai ma prise sur la garde de mon épée. Désormais proches, sous les trombes d’eau, cavaliers et montures semblaient plus monstrueux encore, comme si la tempête elle-même les avait enfantés.
[...]